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Non, José n'était
pas un homme difficile. Seulement chaque fois qu'il sortait de la rédaction
du Journal un sentiment de révolte, mêlé à une intense
fatigue mentale, l'envahissait. "Comment est-ce possible ?"disait-il
chaque soir à Louise. Cette petite phrase répétée
sur le ton de l'ébahissement était l'ouverture quotidienne à
sa critique du journalisme, de la politique et de l'exploitation. "Comment
est-il possible qu'un journal publie de telles âneries ? Comment un rédacteur
en chef peut-il laisser passer ça ??" José était debout
à la porte de la cuisine et montrait à Louise le journal du jour
qu'il tenait à bout de bras en tapant de l'index tendu sur un article en
quatrième de couverture. "Le Parti Unifié vous invite à
venir participer à sa grande fête annuelle qui aura lieu au Centre
Culturel le samedi 23 mai à 20 heures. Le Parti Unifié a été
fondé en 1984 par Wilson da Costa et défend des valeurs
"
lut José offusqué en faisant de grands gestes de la main pour donner
de l'emphase "tous les ans la fête du Parti Unifié attire plus
d'enthousiastes et est désormais un événement culturel de
premier ordre pour la ville" continua-t-il les yeux quasi révulsés"
il
y aura un tirage au sort organisé en fin de soirée, le premier prix
est une télévision couleur."ces derniers mots criés
plus que lus, José rejeta le journal sur la table et continua à
gesticuler derrière Louise qui préparait une omelette"je ne
sais pas, vraiment ! Le journal est entièrement vendu alors ? Quelle honte
! Je n'ai jamais vu ça ! Non seulement ces 'journalistes' sont incapables
d'écrire mais en plus ils sont corrompus !" Louise avait beau
être parfaitement d'accord avec les critiques de José, son instinct
de femme 'presqu'enceinte' lui donnait toujours envie de défendre le journal
qui finalement était leur source de revenus principale à tous les
deux. Déjà elle imaginait le pire, si José ne supportait
plus d'y travailler, s'il ne trouvait pas d'autre travail avec un salaire comparable,
comment allait-on faire ? Sa ligne de réponses se situait entre"garde
la tête froide"et"essaye de changer les choses à ton niveau".
Cette dernière idée n'était pas sans provoquer de longs commentaires
de José visant à lui prouver une chose et une seule, rien, jamais,
ne changerait en aucune façon ! Mais le journal n'était pas
seulement une feuille de chou surtout utile à garnir la caisse du chat,
le quotidien Verde avait aussi sa réalité humaine. C'était
Marilyne et Newton, le Shérif et la Taupe, l'ingénieur Créon
et son adjoint Italo, la charismatique Joanna et Catarina la rêveuse, c'était
aussi l'éditeur chef démagogue et sa maîtresse officielle
et encore tout un tas de journalistes, reporters, pigistes et photographes sous
payés toujours prêts à faire des blagues mais rarement à
travailler. José allait lui raconter les dernières nouvelles du
'zoo', lorsqu'elle l'interrompit pour lui raconter ce à quoi elle pensait
depuis qu'elle avait quitté la bibliothèque en fin d'après
midi. "Aujourd'hui j'ai rencontré un français à
la bibliothèque"commença-t-elle l'air concentré sur
son assiette"il m'a rappelé ma mère
"depuis la mort
de sa mère Louise n'avait plus parlé français, elle ne cherchait
pas d'ailleurs à rencontrer d'autres francophones, José pensait
que la mort de sa mère avait coupé le dernier lien de Louise avec
son pays d'origine, pour lui le Brésil ne laissait pas place à la
connaissance d'une culture différente et Louise serait bientôt engloutie
par les cent soixante millions de locuteurs lusophones. Il fut surpris d'entendre
qu'elle avait discuté avec ce vieux monsieur pendant une bonne heure à
la lanchonete où Cordélio leur avait servi des petits cafés
très sucrés comme il savait les faire. "Et tu sais, il
doit être vraiment vieux, parce qu'il m'a parlé de son enfance et
c'était tout dans les années d'après guerre, enfin la première
guerre mondiale je veux dire, c'est vraiment étrange son histoire
"
"Comment ça 'étrange' ?"demanda José dont l'âme
de journaliste commençait à être vraiment intéressée.
"Eh bien, c'est étrange parce qu'il m'a raconté comment il
avait été déporté par les allemands pendant la guerre
40 mais
" "Mais ?" "Mais d'après les dates
qu'il donne il est venu s'installer ici pendant la dictature militaire !"
"Ah
"José ne semblait pas comprendre ce que cela avait de
tellement étrange. "C'est fort étrange pour un communiste
"
"Il est communiste ?"José s'était redressé sur
sa chaise comme un enfant qu'on emmènerait voir la femme à barbe.
"Oui
enfin il dit qu'il est communiste, je ne sais pas
"
"Ah oui, bien sûr
"le journaliste était maintenant
occupé à tramer une embuscade
la bibliothèque serait
le lieu de la rencontre 'inopinée', il emmènerait Felipe mais le
laisserait dehors en embuscade, non, mauvaise idée, il demanderait au vieil
homme s'il était d'accord pour qu'on prenne des photos
le titre,
il l'imaginait déjà, sur six colonnes, 'Un Communiste Français
se Réfugie au Brésil sous la Dictature Militaire', non, mauvais,
'Communiste Trouve Refuge au Brésil', non, trop vague, 'Dictature Militaire
Accueille Communiste', non, décidément non, ce n'était tout
de même pas un slogan publicitaire
bon on verrait bien le titre plus
tard. "Mais tu m'écoutes ?"lui demanda Louise d'un ton sec.
"Oui, oui, je t'écoute, je t'écoute ma chérie. C'est
juste que je pensais que ça ferait un bon article
" "Peut-être.
Bon, il y a autre chose dont je voulais te parler. Après avoir discuté
avec lui je suis passée à l'Alliance Française
ils
m'offrent un poste à partir du mois prochain." José était
plus que surpris, il n'en revenait pas qu'elle ait fait un tel bond en avant en
une après-midi. | | |