L'immeuble d'à
côté avait acheté récemment un karaoké de luxe
et faisait depuis quelques jours un usage intensif de la salle de réunion
ouverte à tous vents. On était lundi et Louise se demandait si tous
les habitants de la résidence 8 avaient téléphoné
au bureau en prétendant être malades ou si le son de ce perpétuel
essai de micro avant concert émanait d'un seul et unique illuminé.
La veille, le jeune couple était parti dans une profonde réflexion
sur les phénomènes de groupe : comment se faisait-il que la résidence
Miranda 8 fusse autant encline à la fête ? Tous les week-end, ou
peu s'en fallait, ils se réunissaient et on entendait de la musique jusque
tard dans la nuit, les autres immeubles pourtant ne semblaient pas se préoccuper
d'organiser quoi que ce soit, on avait bien vu lors de la Saint Jean une petite
fête, mais il semblait que ce fusse un anniversaire. Une grosse averse
mit un terme provisoire au miaulement amplifié par les murs de la maisonnette
vide. Louise ferma le journal de la veille, poussa Pôxa qui dormait sur
ses genoux et se prépara à sortir. Elle prit une douche, l'eau était
froide, la pluie et les nuages avaient empêché le soleil de réchauffer
la réserve d'eau située au sommet de l'immeuble. En face des
petites maisons blanches, occupant quasiment toute la rue, étaient garés
comme d'habitude les camions familiaux. Des enfants jouaient là, une boîte
d'allumette à la main, sans peur et sans conscience, comme s'il s'agissait
d'un camion en plastique, un monstre apprivoisé qui ne pouvait plus leur
faire de mal. Le petit commerce qui ouvrait son kiosque le soir sur quatre paquets
de biscuits et une quantité minuscule d'autres vivres variés, était
encore tout ruisselant de pluie, mais le ciel était maintenant clair et
on commençait à sentir le soleil réchauffer l'atmosphère
du matin. Arrivée à cinquante mètres de l'arrêt
de bus, Louise vit le 35 démarrer en trombe, la porte encore ouverte sur
un dernier passager qui n'était pas tout à fait entré. Elle
décida d'aller à pied jusqu'au Shopping Sud, se souvenant qu'il
lui fallait une paire de sandales neuves. Elle s'engagea sur le chemin de
terre qui longeait la route goudronnée. En réalité la route
était d'une largeur exceptionnelle, il semblait que l'on avait commencé
par faire deux routes pavées le long des maisons -peut-être étaient-elles
à l'origine séparées par un reste de forêt, ou un très
grand terre-plein (cette seconde hypothèse paraissait réellement
dénuée de sens à Louise)- mais ces routes pavées ne
servaient plus qu'aux chauffeurs de bus sans vergogne qui voulaient éviter
le trafic de la nouvelle avenue goudronnée courant au milieu. Demeuraient
encore deux terre-pleins importants, plantés d'arbres, où, petit
à petit, les habitants des maisons construites le long des routes pavées,
s'étaient mis à aménager le carré qui correspondait
en projection à la largeur de leurs propriétés. Là,
une chèvre broutait l'herbe du jardin imaginé, ici un garage improvisé
fait d'une dalle de béton, de quatre piliers et d'un toit de tôle
ondulée, abritait un quatre-quatre des pluies d'hiver. En tout, l'espace
à traverser pour atteindre les maisons de l'autre côté de
ces pistes correspondait environ à la largeur d'une autoroute à
quatre voies. C'était à chaque fois un plaisir pour Louise de
marcher dans ce quartier qu'elle et José avaient choisis quelques mois
après leur mariage, elle aimait cette tranquillité, on se sentait
loin du centre et des autres agglomérations commerçantes. Les maisons
étaient grandes et dotées de jardins qui, malgré les haut-murs
protecteurs, paraissaient agréables, plantés d'arbres fruitiers
et de fleurs. La jeune-femme rêvait d'un jour vivre dans une maison semblable,
avec des fenêtres en bois et des fleurs au dessus du portail. Le trajet
passa vite, Louise traversa la route nationale avec prudence, il n'y avait ni
passages piétons, ni feu de signalisation pour atteindre le Shopping Sud.
Au coin de la rue, à gauche du centre commercial, un groupe de magasins
comprenant une pharmacie, un marchand de journaux et un vendeur de boissons fraîches,
s'était installé sous le nom énigmatique de Skina Center.
Louise longea ces commerces et traversa à nouveau pour entrer enfin dans
le centre commercial dont les grilles venaient d'ouvrir, il était dix heures
du matin. La plupart des magasins du shopping vendaient des vêtements
de luxe, Louise n'y voyait jamais personne entrer. Les promeneurs faisaient un
tour rapide des vitrines et montaient au premier étage manger ou boire
quelque chose en attendant parfois la séance de cinéma. En bas,
il y avait un café où Louise et José avaient l'habitude de
venir le dimanche lorsqu'ils se promenaient, il y avait aussi, nouvellement installé,
un service internet où pour trois réals on pouvait consulter ses
messages électroniques et naviguer pendant une heure. Un autre point d'attraction
de ce lieu d'incitation à la dépense, était la librairie.
Même s'il n'était pas souvent possible d'acheter, Louise passait
des heures à examiner les ouvrages, les livres nouvellement édités,
les classiques, les traductions de livres de sociologie français
Ce jour là elle avisa dans la vitrine une nouvelle édition des uvres
complètes de Lewis Carroll, elle eut envie d'entrer pour aller relire quelques
passages de A Travers le Miroir mais se souvint qu'elle devait déjeuner
avec José, qu'il était déjà presque dix heures trente
et qu'elle n'avait pas encore choisi ses nouvelles sandales. La boutique où
Louise achetait ses chaussures était elle aussi, pour ainsi dire, 'de luxe',
en fait Louise avait décidé qu'elle achèterait moins souvent
mais de meilleure qualité, fait étrange pour qui vivait dans une
société où la consommation était plus qu'une nécessité,
une drogue. Elle possédait depuis peu une carte de crédit du magasin
qui lui donnait droit à payer ses achats en plusieurs fois sans frais et
de profiter de délais de paiement saisonniers. En ce moment le magasin
arborait une banderole rouge aux lettres jaunes d'or"achetez aujourd'hui,
payez en décembre", décembre était un bon mois pour
Louise, en ce moment les finances étaient au plus bas mais à la
fin de l'année José recevrait son 13ème mois. Elle fit le
tour des stands de chaussures et choisit une paire qui lui plaisait, le vendeur
s'approcha et elle demanda sa taille. "Je peux payer en décembre
?"demanda Louise en présentant sa carte. "Bien sûr
Madame, en 10 fois cela vous fait 15 réals par mois." "Non,
je voudrais payer en décembre en une fois." "Ah, non, ce
n'est pas possible, le minimum c'est 10 fois." "Mais cela double
le prix des chaussures, je préfèrerai payer en une fois parce que
mon mari va recevoir son treizième salaire" "Je comprends
mais si vous voulez payer en une fois ce n'est pas possible en décembre."
"Et en trois fois ?" "Oui, vous pouvez payer en trois fois,
vous faites le premier versement aujourd'hui et vous payez en trois fois sans
intérêt." "Mais en trois fois en décembre ?"
"Non, ce n'est pas possible, c'est un crédit spécial pour nos
meilleurs clients, en dix fois." "Je comprends."rapidement
Louise tenta de recalculer son budget des trois prochains mois en incluant cette
nouvelle dépense imprévue. Le vendeur piétinait l'air méprisant.
"Je vais payer en trois fois, vous acceptez les chèques ?"
"Seulement s'ils sont d'une banque de Canto." "Vous n'acceptez
pas les chèques de Natal ?" "Non, seulement les chèques
d'ici, vous comprenez c'est un problème de sécurité
"
"Je vois. Bon, je reviendrai, merci Monsieur."Louise se demandait s'il
ne serait pas plus simple d'aller acheter une paire de sandales moins chères
au centre ville et résolut de discuter la question avec José à
midi. Encore pensive, Louise se dirigea vers l'arrêt qui se trouvait
juste devant le centre commercial, de là il était sensiblement plus
facile d'avoir un bus pour le centre ville qui ne passait pas par la longue avenue
moderne reliant la plage au centre. José avait observé que les bus
circulaires qui passaient par l'avenue principale partaient du centre déjà
remplis de passagers ayant pour destination les Banquiers. Personne ne descendait
en chemin, rares étaient les passagers qui montaient en cours de route,
le trajet du bus donnait l'impression d'un grand tour de manège gratuit,
ou encore d'une visite guidée forcée. L'attente fut courte,
un bus en direction du lac arriva bientôt, Louise paya son passage et trouva
un siège à l'avant du bus, près de la fenêtre. On arrivait
dans un autre quartier, elle aimait cet arrêt parce qu'il se trouvait juste
devant la petite maison d'un artisan menuisier qui exposait ses meubles sur le
trottoir ; chaque fois qu'elle passait il y avait des pièces différentes,
un porte-revues, une chaise à bascule, un cheval de bois, un autel
la jeune-femme pensait avec regrets au prix exorbitant qu'avait demandé
le menuisier pour leur faire une table toute simple avec quatre chaises, elle
aurait aimé meubler sa maison de bois brut travaillé à la
main. Le bus s'arrêta et Louise tourna la tête pour voir monter à
l'avant une femme enceinte, c'était Socorro qui déposait le prix
de son trajet dans la boîte verte spécialement réservée
à cet effet. Louise lui fit signe et Socorro vint s'asseoir à côté
d'elle en souriant. "Ca va bien Dona Louise ?"demanda-t-elle tranquillement.
"Très bien oui, et vous ?"répondit Louise un peu surprise
de cette rencontre hors contexte. "Oh, oui, vous savez rien n'est bien
facile" "Comment ça ? Vous avez des problèmes ?"
"Problèmes, problèmes, non, pas vraiment
" "Ah
"face
à cette absence d'explications Louise ne savait plus vraiment comment répondre,
elle ne voulait pas gêner la jeune-femme et résolut de ne pas insister.
Pour changer de sujet elle posa une autre question : "Et la cuisine internationale
? Vous avez commencé ?" "Eh bien, justement"répondit
Socorro"je viens de revendre les tables
" "Ah ? Mais comment
ça ? Que s'est-il passé ?" "Bon, vous savez, on avait
acheté à crédit et en fait je ne sais pas ce que Cordélio
a fait mais enfin il ne s'est pas rendu compte que ce n'était pas à
trente jours, il avait oublié qu'on devait faire un premier versement et
quand l'argent a été retiré de notre compte nous étions
déjà dans le rouge, du coup la banque a supprimé notre autorisation
de découvert, nous devons payer immédiatement 500 réals pour
pouvoir conserver notre compte courant, je vous assure que ça n'a pas été
facile pour vendre les tables ! Personne n'aime les meubles d'occasion
"
"Mais ils sont neufs !"s'exclama Louise. "Pour vous et moi,
Dona Louise, ils sont neufs, mais pour les acheteurs non." Louise pensa
quelques instants à cette vérité brésilienne.
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