| L'ordinateur de
José était en permanence connecté, un système de câble
permettait une liaison constante et rapide à Internet. Ce n'était
pas la première fois que Louise utilisait un ordinateur, ni son premier
contact avec le monde virtuel, malgré tout la jeune-femme demeurait un
peu timide face à l'outil informatique. Elle possédait déjà
quelques adresses électroniques de pages d'informations mais ne savait
pas vraiment par où commencer. José lui suggéra de faire
un tour sur le site du Monde pour voir les nouvelles du jour. Le site était
tout simple, tout blanc, à l'image du sérieux de ce grand quotidien,
au début on avait l'impression d'une immobilité, une page figée
dans l'espace et le temps, comme reproduite d'un livre quelconque, puis on voyait
la date du jour, et peu à peu, au fil de la lecture des thèmes internationaux
et des nouvelles locales, on s'apercevait qu'on était en train de regarder
par une fenêtre ouverte sur la France. C'était étonnant, extraordinaire,
le langage, les photos, c'était vraiment comme un premier pas vers son
autre pays, elle retrouvait les sensations de la vie là-bas, les bonnes
comme les mauvaises. Dans le menu à gauche de l'écran, elle chercha
les petites annonces, cliqua et attendit que la page choisie se charge et apparaisse
à l'écran, elle regarda quelques annonces d'appartements à
louer, les prix lui paraissaient élevés mais elle n'était
plus depuis longtemps au fait des variations ni du change ni du coût de
la vie en France. Encouragée par ces nouvelles en direct, Louise tapa l'adresse
du premier site dans le rectangle blanc prévu à cet effet, en haut
de l'écran. Après quelques messages indiquant que le site avait
été trouvé, qu'on attendait maintenant qu'il réponde
et qu'en fait on la priait de patienter, elle vit apparaître sur l'écran
le drapeau français dont le rectangle central avait été remplacé
par le profil blanc d'une tête de Marianne en bonnet. Le site de la
Préfecture de Police donnait des renseignements sur toutes les formalités
possibles et imaginables, elle cliqua deux ou trois fois et arriva à l'article
qui l'intéressait : conjoint d'un ressortissant français. Il semblait
que le conjoint pouvait obtenir un permis de séjour de plein droit, pour
dix ans, après un an de mariage, mais en lisant plus attentivement Louise
vit quelque chose qu'elle ne comprit pas très bien, il semblait qu'il fallait
pour demander le permis de séjour, entrer avec un visa de trois mois, ou
un visa de moins de trois mois portant la mention demande de permis de séjour,
le permis de dix ans donnait le droit à travailler, mais combien de temps
fallait-il attendre pour l'obtenir ? l'information restait obscure, il fallait
en faire la demande deux mois avant la fin du visa ou permis en cours, si l'attente
sans nouvelles dépassait deux mois on pouvait recourir car cela sous-entendait
un refus, d'autre part on disait plus loin que 'la commission réunie à
la demande du préfet devait se réunir au maximum quinze jours après
sa saisine'. Tout cela paraissait compliqué à Louise, n'y avait-il
donc pas de limite de temps absolue ? tout était-il relatif à l'une
ou l'autre des actions en cours ? un autre point gênant dans ces indications
lui apparut alors : pour le permis de dix ans on demandait des preuves des moyens
d'existence, que cela signifiait-il ? pourrait-elle dire que sa famille les aiderait
jusqu'à ce qu'ils trouvent du travail ? devrait-elle trouver un emploi
avant même de déposer le dossier de José ? et si elle mettait
plus d'un mois à trouver, cela empêcherait-il José de faire
cette démarche ? Assombrie par ces questions embrouillées, Louise
résolut de téléphoner au Consulat de France, peut-être
saurait-on là lui expliquer plus clairement comment elle devait procéder.
"Alors ?" "Ca ne répond pas, ce doit être l'heure
du déjeuner." Ils décidèrent d'aller manger à
la cafétéria du journal, un petit café où la famille
Costa servait tous les jours des PF, plats tout faits, plats du jour, spécialités
du chef qu'une petite dame noiraude en bonnet de coton blanchâtre servait
aux clients assis dans de profondes chaises de jardin en plastique -qui avaient
l'avantage d'être bon marché et confortables mais l'inconvénient
de limiter considérablement le nombre de clients pouvant s'asseoir en même
temps aux petites tables carrées alignées contre les murs. Le couple
s'approcha de la porte où se tenaient deux ou trois reporters qui s'étaient
probablement arrêtés sur le chemin de la rédaction pour jeter
un il à l'écran de télévision diffusant en permanence
les programmes de la chaîne du journal Verde. Le gros monsieur à
moustache que tout le monde appelait"Seu Neto"s'extirpa du fauteuil
en plastique où il s'était assis pour regarder un petit homme éructant
et gesticulant sur l'écran de la télévision qui surplombait
la pièce. José ne perdit pas une seconde et tout en le saluant s'assit
à sa place. Comme ils n'avaient pas de télévision à
la maison, le jeune journaliste ne perdait jamais une occasion de regarder les
programmes qui passaient sur les écrans qu'il rencontrait au fil des salles
d'attente, self-services et autres lieux publics. Imperméable au bruit
ambiant et parfaitement indifférent au fait que sa femme était assise
dos à l'écran, il gardait les yeux fixés sur l'objet lumineux,
riant, pestant, marmonnant et commentant tout haut comme un enfant au spectacle.
Mais Louise aimait bien déjeuner là, la macaxeira y était
fondante et le jus de goyave épais, tout le monde la connaissait et lui
adressait des sourires sans malice. "Allô ?" "Consulat
de France, bom dia ." "Bonjour, je souhaiterais des renseignements
sur les permis de séjour en France"Louise n'hésita pas à
parler directement en français, elle connaissait l'importance de sa nationalité
et souhaitait être traitée en tant que citoyenne française,
évitant ainsi les discours compliqués et décourageants du
personnel local envieux et malveillant qui ne souhaitait aider personne à
sortir du pays. "Un moment"le standardiste transféra la ligne
et elle entendit à nouveau sonner. "Pierre Martin, bonjour"
"Bonjour Monsieur"dit Louise d'une petite voix soudain intimidée
par la proximité de la France"voilà, je suis d'origine française,
enfin, de nationalité française, et je souhaite m'installer là-bas
avec mon mari qui est brésilien, mais je ne sais pas
enfin
pourriez-vous m'indiquer les formalités à accomplir ?"
"Bon, votre mari va entrer comme touriste et une fois arrivé là
il va aller à la préfecture de police pour demander un permis de
séjour." "Mais si je n'ai pas encore de travail, vont-ils
accepter ?" "Hmm, ça Madame, je ne peux pas vous dire, effectivement
il vous faudra donner des preuves de vos moyens d'existence
" "Mais
si je mets quelques mois à trouver un travail ?" "Eh bien,
il serait peut-être judicieux de chercher d'abord un travail, et lorsque
vous serez installée, de faire venir votre mari." "Ah, je
comprends, oui
mais si nous habitions dans ma famille ?" "C'est
une possibilité mais je ne sais pas si cela compterait comme moyen d'existence
aux yeux de l'administration. Vous savez qu'il y a un sérieux problème
de chômage en France, il n'est pas si facile de trouver un emploi, quelle
est votre profession ?" Louise pensa rapidement qu'elle n'avait quasiment
pas d'expérience professionnelle et fit une évaluation express de
ses compétences"professeur"répondit-elle enfin, délivrée
de l'angoisse d'avoir à répondre qu'elle était femme au foyer.
"Oui, je suppose que vous pouvez travailler dans une école, vous avez
des diplômes français ?" "Maîtrise de géographie"
répondit-elle à la vitesse d'un concurrent de jeu télévisé.
"Vous avez de l'expérience ?" "J'ai enseigné
deux ans au collège Cabral de Tapamirim !"énoncia-t-elle fermement.
Elle se sentait maintenant plus sûre d'elle, elle avait les réponses,
elle était préparée pour le prochain round. "Bon,
le mieux est de prendre des contacts en France"dit M. Martin mettant un terme
à l'épreuve"votre famille peut sans doute vous aider et recueillir
de plus amples renseignements. Chaque cas est particulier." ajouta-t-il sur
un ton définitif. "Oui, entendu Monsieur, je vous remercie pour
ces informations, merci, au revoir !"Louise raccrocha, essoufflée
comme après une course d'obstacles, elle regarda autour d'elle encore nerveuse
et vit José concentré sur son article, dans la salle de rédaction
tout était normal, l'animation du journal et les éclats de voix
en portugais emplissaient l'espace qui lui avait un instant paru vide comme un
studio sans public. |