Tome I
Chapitre 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 13
Tome I

 

 

"La vocation" clama M. Choukroune en faisant claquer ses notes de cours sur le bureau.
"Tout le monde n'a pas la flamme, le don, le talent commercial. La vo-ca-tion !" scanda-t-il de la voix et de sa main fermée. Puis il retomba sur sa chaise comme un ballon percé, avec un grand soupir.
A chaque cours M. Choukroune lâchait une petite phrase tremblement de terre pour secouer ses élèves selon lui endormis.
"Aujourd'hui j'allais vous parler des Incoterms, mais j'ai changé d'avis, nous allons faire autre chose, nous allons voir si vous avez la vocation." Il chercha du regard son élève favori, le seul homme de l'assistance, mais ne le trouva pas et lança un prénom au hasard.
"Isabelle !"
"Moi ?" répondirent les trois Isabelles dans un bel ensemble altiste.
"Oui, vous, vous" dit-il en pointant du doigt vers celle du milieu "avez-vous déjà vendu ?"
"Euh, moi ?" répondit la petite Isabelle en regardant autour d'elle pour voir si les deux autres ne voulaient pas prendre la parole à sa place "eh bien, oui, enfin, ça dépend ce que vous voulez dire par vendu". Elle gagnait du temps pour réfléchir, technique bien connue de l'étudiant en difficulté qui fut plutôt appréciée du professeur bavard.
"Vendu quelque chose, un objet, une chose qui vous appartenait ou que l'on vous avez confié pour la vendre ?"
"Oui, j'ai déjà vendu pour mon propre compte et j'ai déjà travaillé comme vendeuse."
"Très bien, très bien. Isabelle, dites nous la différence, qu'est-ce que ça change de vendre pour soi ?"
"Ben, moi j'aime mieux vendre pour moi parce que vendeuse c'est pas particulièrement amusant comme boulot, c'est fatiguant et c'est mal payé."
"C'est mal payé…" reprit-il en se frottant le menton.
"Combien avez-vous gagné dans votre emploi, par mois ?"
"Euh, le SMIC, j'avais dix-huit ans à l'époque".
"Oui, vous avez donc reçu un salaire pour votre travail, c'est ça ?"
"Oui, c'est ça."
"Et quand vous avez vendu à votre compte, comme on dit, combien avez-vous gagné ?"
"Je ne sais plus, c'étaient des objets à moi, je ne sais plus combien j'ai vendu ça."
"Mais était-ce plus ou moins que lorsque vous receviez un salaire ?"
"Oh non, c'était moins, mais c'est pas ça qui compte."
"Et pourquoi donc ?" M. Choukroune s'était arrêté de faire les cent pas derrière son bureau et, le buste en avant, soutenu par ses deux mains à plat sur le bureau, regardait maintenant Isabelle avec espoir.
"Euh… " l'hésitation de la petite brunette se perdit dans un grand silence.
"Patron… " dit Louise à voix basse sans réfléchir.
"Oui !" hurla le professeur décidément très enthousiaste "c'est ça ! qui a parlé ?" il passait son doigt tendu à bout de bras devant les visages de chacune des futures commerciales assises en face de lui.
"La différence c'est entre être employé et être patron, le capitalisme quoi…" reprit Louise.
"Tout à fait, tout à fait, madem… madame ?"
"Louise " dit-elle " Louise Aguiar"
"Pouvez-vous nous citer un exemple de vocation commerciale, Louise ?"
"Eh bien, par exemple Bill Gates ou Silvio Santos, le brésilien qui a commencé en vendant des bonbons dans la rue et qui est aujourd'hui patron d'une grande chaîne de télévision."
"Voilà, ça c'est la vocation."
"Moi je trouve que c'est une question de chance." dit Aurélie très affirmative et toujours prête à donner son avis.
"On peut voir, les choses comme ça… mademoiselle ?"
"Aurélie"
"Aurélie, donc, on peut voir les choses comme ça. Et que pensez vous du "profit" ?"
"C'est l'argent qu'on gagne, ce qu'il reste, qui est pour nous."
"Pour vous ?"
"Pour le patron, je veux dire."
"Aurélie a une âme de patron dirait-on !" sourit le professeur. Tout le monde trouva cela très amusant et Aurélie parut très fière d'avoir été reconnue pour sa vocation commerciale.
M. Choukroune distribua des photocopies d'articles tirés de la presse économique concernant les "entrepreneurs" comme on disait, les hommes de rien qui avaient fait fortune.
"Peut-être un jour apparaîtrez-vous sur l'une de ces pages Aurélie !"

***

Les parcs en hiver n'étaient pas le lieu de promenade préféré de Louise, mais ils devenaient parfois son unique refuge dans une ville où les chaises ne faisaient partie que de l'aspect commercial du paysage urbain. Assise sur un banc de bois peint en vert foncé ("vert parc" pensait parfois Louise) elle sortit son portable pour appeler José. Ce téléphone avait été leur première acquisition française, profitant d'une promotion fantastique ils s'étaient achetés une indépendance, bien que vivant encore à ce moment là chez la tante de Louise. Grâce à ce petit appareil argenté ils se sentirent un peu plus libres, ils purent appeler plus facilement les agences immobilières et finirent par trouver un petit appartement à leur goût et surtout dans leurs moyens, non loin de la capitale.
Maintenant il leur permettait de ne pas se sentir trop loin l'un de l'autre au long des journées de travail.
"Bonjour, j'aimerais parler à José Aguiar fit-elle".
"Il est sorti faire une course, vous voulez laisser un message ?"
"Non, je rappellerai, merci."
La nouvelle technique de José fonctionnait tellement bien que Louise ne savait plus quand elle pourrait le joindre au bureau !
Elle profita donc de ce moment de solitude pour rêver un peu.
Louise venait d'un pays bruyant, aux portes toujours ouvertes et haut-parleurs tonitruants où personne ne pouvait ignorer la musique des hommes ni la parole de Dieu, un pays où chacun savait des problèmes du voisin et où l'on appelait les choses par leur nom. A Paris on entendait surtout le bruit des voitures… Louise commençait à parler de "son" pays, il ne faisait plus de doute pour elle que, malgré son bilinguisme et sa double nationalité, elle n'était pas française. Peut-être qu'elle avait pu se bercer d'illusions durant ses deux années d'études au pays de la culture, parce qu'elle avait soif de découverte, qu'elle avait besoin de connaître sa famille terrestre, son passé.
Emmitouflée dans ses écharpes et ses gants de laine, la petite brunette soufflait dans ses mains, elle se rappelait que chez elle, là-bas, le soleil était au zénith, haut, très haut, dans un ciel immense et bleu. Retirant un de ses gants elle attrapa dans son petit sac en papier la tarte aux poireaux encore tiède qu'elle avait achetée dans une de ces "sandwicheries" à la française.
Deux trois pigeons s'approchèrent bientôt, conditionnés à trouver leur nourriture dans les miettes et les restes des repas humains. Louise les regarda avec une certaine méfiance, elle n'aimait pas beaucoup ces oiseaux sales et envahissants, mais il fallait bien que chacun trouve sa place dans ce monde urbain et les pigeons devaient aussi avoir leur fonction, pensa-t-elle les écartant du pied.
"Et alors, tu t'amuses avec les pigeons ?"
Aurélie n'avait pas mis longtemps à retrouver sa camarade de formation. Toujours prête à bavarder, elle se tenait au courant d'absolument toutes les allées et venues des stagiaires.
"Tiens je viens de voir la prof d'anglais dans un magasin" le statut d'enseignant n'avait aucune influence sur les capacités d'espionnage d'Aurélie, personne n'échappait à ses commentaires "il y a vraiment des gens qui s'habillent comme des vieux !"
Louise ne réagissait pas, elle n'avait pas vraiment apprécié de voir surgir l'envahissante jeune-femme de derrière un bosquet et ne savait pas comment faire pour échapper à cette conversation mille fois reprise qui semblait ne jamais vouloir s'écarter des collègues, des professeurs, des parents ou des devoirs. Louise avait eu la chance de ne pas vivre sa scolarité en France et tout cela pour elle était relativement nouveau. Pendant ses études de géographie elle s'était tant passionnée pour la culture et la découverte qu'elle n'avait prêté qu'une attention limitée aux autres élèves. A l'époque sa mère était encore en vie et elle ressentait une fierté formidable à lui envoyer de longs rapports circonstanciés sur son pays d'origine dans sa langue maternelle. Sa mère lui répondait du Brésil avec un plaisir évident, cherchant toujours à lui faire raconter plus de choses, à lui faire tracer un portrait encore plus vivant de Paris et de tout ce qui l'entourait. Louise posait mille questions à sa tante, à ses cousines et cousins, à tous les autres membres de la famille qu'elle rencontrait à l'occasion des fêtes qui rythmaient l'année française.
"Qu'est-ce que tu fais ici ?" finit par demander Aurélie pour rompre le silence.
Se rendant à l'évidence, Louise accepta que son moment de solitude était fini.
"Je déjeune, tu vois… avec les pigeons !" dit-elle en riant.
"J'ai horreur des pigeons" dit Aurélie en faisant la moue.
"Je ne les aime pas beaucoup non plus dit Louise mais ils sont intéressants à regarder. Ils forment une petite société qui ressemble à la nôtre.
Regarde : celui-ci est tout sale, comme un gamin des rues dont personne ne s'occupe, celui-là n'a qu'une seule patte, il a dû perdre l'autre dans une bagarre ou peut-être s'est il coincé dans une grille…. Tiens, voilà un autre groupe, ces deux là se disputent la même femelle…"
"Ah ouais, c'est marrant !" commenta sa camarade tout en cherchant aussi à caractériser les pigeons gris du petit jardin parisien "oh ! et là, il est coquet celui-là, il se passe sans cesse le bec dans les plumes !"
"Et regarde, reprit Louise, ces trois là sont des voyous, ils observent les autres pendant qu'ils cherchent la nourriture et les attaquent quand ils ont trouvé !"
"Ah, les voleurs !" fit Aurélie offusquée.
Les jeunes-femmes firent ensuite deux fois le tour du petit espace vert parisien avant de repartir en direction du Lycée sous les premières gouttes de pluie d'une grosse averse.

 
 
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